Le quart d’heure américain [le kar dër amérikê]

Fig. A. We skipped the light fandango.

[le kar dër amérikê] (gr. nom. BOU.)
Le quart d’heure américain est une coutume désuète en vogue dans les années surannées où l’on dansait ensemble; c’est-à-dire à deux. Pas en groupe (même si des formes avancées d’occupation de l’espace, tel le pogo, firent leur apparition au même moment).

C’est au quart d’heure américain que nombre de garçons « gagnant à être connus » – selon la formule consacrée – doivent leur souvenir encore vivace de Sintony par exemple.

Car sans quart d’heure américain les porteurs de lunettes dites « à la Jacques Chirac », les clients du mercredi chez le dentiste pour ajustement de l’appareil redresseur des sourire défaillant, les forts en thème, les coupe-au-bolisés par maman, n’avaient strictement aucune chance d’imaginer pouvoir se tenir à moins de trente centimètres d’une blondinette pendant les quatre minutes et trois secondes extatiques d’un Whiter shade of pale qui, lui aussi, trône au firmament de leur mémoire.

Pendant le quart d’heure américain qui dure environ quinze minutes, comme son nom l’indique, ce sont en effet les filles qui invitent les garçons à danser. Des slows s’entend. C’est donc un instant rare et fugace qui bouleverse l’ordonnancement de la boum au profit des plus démunis¹.

Bien entendu, nul ne sait ce que We skipped the light fandango, Turned cartwheels ‘cross the floor, I was feeling kinda seasick² signifie, mais l’important c’est l’ambiance, le 45T qui craquelle, les trois spots bleu vert rouge qui clignotent, les bellâtres délaissés un instant qui se gaussent en sirotant un Tang.

S’il est bien organisé, le quart d’heure américain enchaîne sur six minutes trente qui changeront le cours de plus d’une vie. 

On a dark desert highway, cool wind in my hair, Warm smell of colitas, rising up through the air, Up ahead in the distance, I saw a shimmering light, My head grew heavy and my sight grew dim, I had to stop for the night raconte un junkie génial (on apprendra plus tard qu’il se nomme Don Henley et qu’il a écrit ce morceau avec Glenn Frey sur une musique de Don Felder) qui nous envoie des parfums de colitas depuis sa Californie lointaine et chaude. Pour frimer un peu on fredonnera ouellecomme tou zi hotel California mais pas plus parce que le texte est assez compliqué³.

Voilà, le quart d’heure américain est fini. Les filles en ont un peu marre, il faut bien le dire. La boum repart sur un Alexandrie Alexandra qui fait se rasseoir les timorés et permet à tous les autres de se muscler les mollets et les ischio-jambiers.

Le quart d’heure américain devient suranné après la sortie dans les bacs de Reality (Richard Sanderson, 1980), considéré par les spécialistes comme le dernier slow. Le moderne qui aime les BPM transformant la danse en séance de cardio-training pour athlète de haut niveau, va accélérer le rythme. Ça va sentir l’effort et la sueur, le corps va exulter. Finalement c’est bon aussi pour le cœur même si c’est une autre histoire.

¹Pas nécessairement financièrement, mais l’argent n’a aucune importance à douze ans.
²Le mystère des paroles de Whiter shade of pale n’a toujours pas été résolu.
³Internet n’existe pas encore et les textes sont donc inaccessibles.

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