Être (ne pas être) la mort du petit cheval [ètr (ne pa ètr) la mòr dy peti Seval]

Fig. A. Petit cheval blanc seul devant.

[ètr (ne pa ètr) la mòr dy peti Seval] (loc. verb. DADA)
Expression traumatisante à souhait pour tout enfant passé sous les fourches caudines et scolaires de la récitation par cœur et donc, o-bli-ga-toi-re-ment, par l’apprentissage de la Complainte du petit cheval blanc de Paul Fort, c’est la mort du petit cheval demande étude pour comprendre son pessimisme noir.

Le petit cheval dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage ! C’était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant, nous rime le poète. Fallait-il vraiment quelques vers de plus pour rendre neurasthénique une génération qui chercherait plus tard dans les verres l’oubli de ces strophes lugubres ? Fallait-il vraiment noter cette pluie noire des champs, tous derrière et lui devant ? Fallait-il encore le foudroyer d’un éclair blanc, ce pauvre petit cheval blanc, mort sans voir le beau temps, mort sans voir le printemps ni derrière ni devant ?

C’est pas la mort du petit cheval tenterez-vous, minimisant. Un canasson qui tombe pendant l’effort, n’est-ce point là le sens de la vie d’une bête de somme ? Cette vaine tentative d’utilisation de la forme négative (c’est pas la mort du petit cheval) tendant à poser une distance ironique entre un événement quelconque et ses conséquences sur la marche du monde ne fonctionne pas ici.

Autant elle est d’une redoutable efficacité dans certains cas, comme par exemple :

— J’ai raté mon risotto, le dîner est foutu !
C’est pas la mort du petit cheval, on ira au resto…

… autant elle est plus que malvenue dans le cadre d’un véritable drame. Et la mort du petit cheval blanc est un véritable drame qui valut à plus d’une âme sensible un zéro pointé en récitation, l’émotion annihilant toute possibilité de déclamer.

Ce n’est pourtant pas à Paul Fort, ou à Brassens qui prolongea le supplice en l’interprétant avec talent, que l’on doit être (ne pas être) la mort du petit cheval. Pas plus qu’à Hervé Bazin qui publie en 1950 La mort du petit cheval, suite de Vipère au poing.

Pour tout comprendre, il nous faut entrer dans le jardin des pontes et parier quelques sous au jeu des petits chevaux (le même que celui auquel vous jouiez bien innocemment lors des dimanches pluvieux) comme nombre de Français d’alors qui s’imaginent faire fortune le soir en misant sur des pouliches en plastique après avoir perdu leur chemise en croyant aux performances des étalons galopant à Vincennes ou Deauville.

Ce jeu des petits chevaux qui laissera plus d’un parieur sur la paille se verra interdit par un ministre de l’Intérieur soucieux de laisser à son collègue du Louvre¹ quelques oies à plumer. Dans les casinos on dira alors que c’est la mort du petit cheval, une manne s’évaporant instantanément.

Laissant là et las des joueurs qui-vont-se-refaire-c’est-promis-demain-je-te-rembourse-ce-que-je-te-dois, les petits chevaux quitteront les salles de jeux et emporteront dans leur exil vers le suranné c’est pas la mort du petit cheval.

Laissant place à un banal ce n’est pas grave, langue ne s’en remettra jamais vraiment, preuve que ça l’était tout de même un peu, la mort du petit cheval.

¹Le ministère des finances est au Louvre dans les années surannées, pas à Bercy.

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