Peindre la ville en rouge [pêdre la vil â ruːZ]

Fig. A. Cottage anglais dans sa couleur d’origine.

[pêdre la vil â ruːZ] (paint the town red. ANGL.)
Fait rarissime, la langue française surannée put à l’occasion emprunter l’une de ses expressions à la perfide Albion. Bien qu’elle ne le chérisse pas particulièrement elle sait se montrer magnanime et reconnaître à l’anglais une ou deux qualités.

C’est ainsi qu’elle traduisit mot pour mot les exploits colorés de Henry de La Poer Beresford (1811–1859), troisième marquis de Waterford, et de quelques uns de ses compagnons de retour de chasse à courre.

Ce 6 avril 1837, Riton et ses potes massacreurs de renards arrivaient donc dans la paisible bourgade de Melton Mowbray déjà passablement avinés, peut-être déçus de ne pas avoir occis suffisamment de goupils pour faire des porte-clés de leur queue rousse, et donc bien décidés à se venger sur la bibine. Arrivée au péage de la ville, la troupe de soûlographes se voit demander le prix de son passage mais, refusant bruyamment de se délester du moindre penny, décide d’attraper ce qui lui tombe sous la main pour faire passer l’envie à l’administration de Guillaume IV de la taxer.

Des pots de peintures rouge traînent et c’est le préposé à la barrière et sa cabane qui sont les premiers décorés. Peindre la ville en rouge va bientôt passer dans le langage commun. Bien entendu ça commence par se dire paint the town red, car le marquis parle anglais mais l’idée est bien là.

Continuant sur leur lancée créative, ils s’attaquent à toutes les portes à grands coups de pinceaux et au sens le plus propre, peignent la ville en rouge. Beast Market, Market Place, Burton Street, le Red Lion qui portait finalement un nom prédestiné, le Old Swan Inn font l’objet d’un ravalement de façade innovant pour une époque nettement conservatrice dans ses choix de couleurs¹. À la fin de la beuverie, Henry de La Poer Beresford et ses sbires lèguent à la langue un synonyme de « grosse nouba alcoolisée dont on ne se souvient plus vraiment », traduite immédiatement en français par peindre la ville en rouge et, étrangement, en « ce qui se passe à Vegas reste à Vegas » par les cousins Américains (mais ceci est une autre histoire).

Grand seigneur, le marquis règlera les dégâts le lendemain et s’en sortira avec une amende de 100£ pour lui et chacun de ses arsouilles complices.

Nul ne sait vraiment comment paint the town red s’imposa sur le continent en peindre la ville en rouge, mais pour une première fois depuis 1429, on ne bouta point l’Anglois hors du royaume de France. Peindre la ville en rouge fut adoptée par tous les boit-sans-soif parlant la langue de Molière, peut-être sans savoir qu’ils le devaient à celle de Shakespeare.

Délaissée par des programmes scolaires qui préférèrent demander à des milliers de collégiens Français où était Brian (pour mémoire il était dans la cuisine), paint the town red/peindre la ville en rouge rejoignit les étagères poussiéreuses de la langue oubliée. La pédagogie moderne annihila ainsi l’occasion donnée à deux peuples de partager autre chose que des champs de bataille, eux aussi peints en rouge du sang des soldats morts. Dommage, on y était presque.

¹Ce n’est que beaucoup plus tard que les Anglais mettront sur le trône une reine verte le lundi, violette le mardi, jaune le mercredi, etc.

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